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« J’ai tout mon temps »

Il y a beaucoup de choses gênantes que j’aime faire. Gênantes, jamais pour moi, mais toujours pour la personne en face de moi. J’aime créer des situations gênantes, embarrassantes. Coller le nez de quelqu’un dans sa propre merde, et voir comment il va se débattre. Prendre ses arguments, réfléchir à toute vitesse, lui donner un contre argument, noyé de ma façon de dire piquante, appuyer là où ça fait mal. Et voir, dans les yeux de la personne, se dire que non, elle n’y arrivera pas. appelez ça comme comme bon vous semble : sadisme, pourriture, sers à rien, puérile, pourquoi pas. Moi je préfère « cynisme ».

La dernière fois que j’ai pu m’adonner à cet exercice, c’était un soir. Je pense que je m’en rappellerai longtemps. Fin de soirée, l’alcool a coulé à flot, je me rentrais chez moi, sans penser à rien de particulier. Enfin, j’étais dans mon monde, comme d’habitude. J’avais décidé, pour je ne sais quelle raison, de m’arrêter, 5 minutes. Me griller une clope, profiter de la nuit, du calme de cette ville, du silence. Et de ces merveilleux bancs sur lesquels on est bien assis.

Silence troublé par quelqu’un s’approchant de moi. Timidement. Avec une détermination mal assurée. Je regarde cette personne qui s’approche, me fait un sourire. Cette personne a mon âge. Nous nous dévisageons mutuellement. Elle essaye de me sourire, je reste de marbre. Ca met parfois les gens mal à l’aise, et je le sais. J’en joue. Et ça marche. Cette personne emprunte une voix calme, me salue. Je ne bouge pas, pour appuyer le malaise. Elle commence les banalités d’usage, pour essayer d’instaurer le dialogue. Me dit qu’il fait bon, qu’on a de la chance qu’il ne pleuve pas, me dit où se trouve son habitation, me donne la raison de sa présence en ces lieux. Je ne réponds toujours rien, je me contente de regarder. Regarder cette personne qui essaye de se débattre.

Elle s’assoit alors à côté de moi, me demande si j’ai une cigarette, je lui en donne une. Elle s’assoit confortablement, le regard devant elle. Je regarde dans la même direction, pour la laisser respirer. Elle continue ses banalités, que j’associe assez vite à tentative de sortir de son malaise que je lui impose, comme pour se rassurer. Commence à me raconter pourquoi elle aime ce lieu. Puis pourquoi elle aime cette ville, ses habitants. Ce qu’elle fait comme études, me parle un peu de sa classe, de ses amis. Puis de sa famille. Je dénote un changement dans le ton de sa voix.

Je ne comprends pas pourquoi cette personne me déballe sa vie, comme ça. J’en ai tellement rien à secouer, finalement. Ayant déjà la mienne à gérer… Mais je l’écoute quand même. Me déballer sa famille. Puis ses problèmes familiaux. On en a tous. Elle revient à ses amis, me parle de la personne avec qui elle partage sa vie actuellement, m’en dresse un tableau complet. Elle me parle inévitablement de ses projets de vie, comment elle se voit plus tard. Cette personne se met à nue devant moi, déversant son flot de paroles. Je l’écoute, plus ou moins attentivement, ne voyant pas où elle veut en venir. Même si je vois que quelque part, se cache une grande tristesse.

Cette personne continue de me parler, de tout, de rien, de ses joies, de ses peines, de ses espoirs, de ses craintes, de ses victoires, de ses ennuies, me déballe sa vie. Avec un air enjoué, bon-enfant. Sans jamais me regarder. Se cachant un petit peu, pour ne pas que je puisse voir les larmes qui coulent sur ses joues, que je ne puisse pas voir cette peine immense qui la submerge au fur et à mesure qu’elle me raconte sa vie joyeuse.

3 cigarettes plus tard, cette personne me regarde, les yeux rouges, des yeux qui ont beaucoup trop pleurés. Des yeux qui en ont trop vus, qui n’ont jamais demandés d’en voir autant, qui n’auraient jamais dû en voir autant. Elle se penche vers moi, pour murmurer à mon oreille cette phrase qui restera, je pense, gravée dans ma mémoire un bout de temps. Cette phrase qui me prouve que je ne m’étais pas trompé à son compte. Cette phrase qui résonne dans ma tête, encore aujourd’hui. Cette phrase remplit d’une immense tristesse.
« J’ai vu mon meilleur ami mourir sous mes yeux à 12 ans. Est-ce suffisant pour que vous me croyez ? ».
Elle se retire. Se lève. Repart, comme elle est venue : dans l’ombre. Me laissant là.

Seul.

Avec mes larmes.

N’ayant rien demandé à personne.

 

 

 

Merci à Rizwan.

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  • ... Ah non, finalement.

Amoureuseument posté par DaPo, le 1 août 2010.

Dans Dialogue interne

Marqué avec Lense Party, Paris, Photographie.

7 commentaires pour “« J’ai tout mon temps »

A moi pas particulièrement, j’avais envie d’écrire quelque chose, Rizwan voulait lire quelque chose, je lui ai demandé une phrase sur laquelle me baser, il s’est prêté au jeu, et voilà. :)

LJPetitberghien : Là est toute la question, « Est-ce suffisant pour que vous me croyez ? » le lecteur a toujours besoins de plus de détails pour savoir si l’histoire est crédible ou non. Tu as réagis exactement comme je l’attendais lorsque j’ai écris cette phrase. Si le « Est-ce suffisant pour que vous me croyez ? » n’était pas là, l’histoire aurait-elle eu plus ou moins de crédibilité ?

Je pense que cette histoire aurait eu plus de crédibilité sans cette phrase. Pourquoi? Je ne sais pas trop. Je suis tout à fait prête à croire qu’une personne arrive à côté d’une autre sur un banc et se mettre à lui déballer sa vie. Avec ou sans réaction à côté au final, car ce n’est pas étrange pour moi. C’est tout à fait concevable qu’une personne perdue, perdue dans sa tête, perdue dans sa vie, se confie à un tiers, qui lui est totalement inconnu et lui déverse un flot qui ne demandait qu’à sortir.
Pour la narration, j’aime le rythme, les phrases courtes qui s’allongent au fur et à mesure que la personne déballe davantage sa vie. Et l’émotion qui finit par submerger le narrateur, enfin.

Comment, or gtfo !